La Vie devant soi
Romain Gary – Emile Ajar
Le spectacle
«Je m’appelle Mohammed mais tout le monde m’appelle Momo pour faire plus petit. La première chose que je peux vous dire, c’est qu’on habitait au sixième à pied et que pour Madame Rosa, avec tous ces kilos qu’elle portait sur elle et seulement deux jambes, c’était une vraie source de vie quotidienne, avec tous les soucis et les peines. Elle nous le rappelait chaque fois qu’elle ne se plaignait pas d’autre part, car elle était également juive. Sa santé n’était pas bonne non plus et je peux vous dire aussi dès le début que c’était une femme qui aurait mérité un ascenseur»...
Le ton est donné: à sa façon, Momo se raconte et raconte celle qui est au centre de sa vie… Madame Rosa, vieille, grosse et usée, qui après avoir fait le tapin et fréquenté Auschwitz, a gardé toutes sortes de «gosses nés de travers», ceux dont les mères «qui se défendent» ne pouvaient pas s’occuper. «Bientôt atteinte par la limite d’âge», il ne lui reste plus que ce petit arabe qui, du haut de ses quatorze ans, va progressivement la prendre en charge. C’est auprès de Madame Rosa que Momo a appris la vie, celle qui apporte les mauvaises surprises et les chagrins comme celle qui donne l’amour, la tendresse et une certaine philosophie… et c’est à travers son délabrement qu’il va apprendre la vie qui mène à la mort, et comment faire avec.
C’est bouleversant, douloureux, mais aussi tendre et drôle à la fois. Momo et Madame Rosa sont de ces personnages qu’on n’oublie pas!
Ni misérabilisme ni angélisme…
Si l’histoire de Momo se passe dans un quartier populaire où chacun se débrouille comme il peut, on n’est pas pour autant dans la dénonciation ni dans la revendication sociale. On n’est pas chez Zola. La vie est une chiennerie, mais elle n’est jamais vécue de façon désespérée ou haineuse. Loin de tout misérabilisme, Gary raconte cette «inhumaine condition qu’est la condition humaine» avec les mots pleins d’infinie tendresse, et d’humour involontaire, d’un garçon qui se voit grandir à travers la découverte des autres et les péripéties de l’existence. On ne tombe pas non plus dans l’angélisme: tout le monde n’est pas forcément ni beau ni gentil, mais pas non plus aussi moche qu’on veut bien le dire… on fait ce qu’on peut en fonction de ce qu’on est, de ce qu’on a. Et en fin de compte, il y a toujours quelque chose ou quelqu’un à aimer pour donner du sens à la vie!
La grande force de Gary/Ajar est de nous transmettre une vision distanciée de la vie, faite d’un amalgame étonnant: il nous installe dans la tête de Momo, dans ses émotions, dans son regard sur la vie et sur les autres, tout en nous permettant de recevoir ce qu’il voit et ce qu’il entend avec notre cœur et notre propre perception des choses.
Le grand canular littéraire
Ecrit par un mystérieux inconnu, Emile Ajar, La Vie devant soi obtint le prix Goncourt 1975. A la mort de Romain Gary, prix Goncourt 1956 pour les Racines du Ciel, on apprendra avec stupéfaction qu’Ajar et lui ne faisaient qu’un. Il aura été le seul écrivain à avoir reçu deux fois ce prix!
Ajar, c’est l’humour («un produit de première nécessité pour les angoissés», dit Gary), la philosophie parodique et le parlé décalé, ajoutés à la terrible lucidité, à l’idéalisme désespéré et au style précis de Gary.
Gary/Ajar, héros des forces aériennes gaullistes, diplomate, écrivain, pionnier de l’écologie, militant antiraciste, cinéaste…: un homme complexe, inclassable, mystérieux, un écorché vif, brillamment intelligent, inconsolable et provocant.
Distribution
Mise en scène: Didier Long
Adaptation: Xavier Jaillard
Avec: Myriam Boyer, Aymen Saïdi, Magid Bouali, Xavier Jaillard
Presse
„Myriam Boyer est prodigieuse. Aymen Saïdi pulvérise les normes, pour les larmes comme pour la rigolade. Didier Long met en scène avec tant de délicatesse…“
— Le Canard enchaîné
„Une très belle production dans laquelle Myriam Boyer est comme un violoncelle, déchirante et belle dans son trop-plein d’humanité.“
— Le Figaro