Nekrassov
Jean-Paul Sartre

Le spectacle

Nous sommes en pleine guerre froide… Georges de Valera est un escroc de haut vol qui place la mystification au rang des beaux-arts! Alors qu’il est poursuivi par la police, il rencontre un journaliste menacé de renvoi par son employeur, un journal viscéralement anti-communiste. Pour l’aider en lui donnant un scoop, pour le plaisir du jeu, et aussi pour échapper à la police qu’il a sur ses talons, il décide de se faire passer pour Nekrassov, un ministre soviétique ayant «choisi la liberté».Et c’est parti! Le journal, qui a besoin d’un élément choc pour redorer son blason, en fait son héros, les politiques interviennent… Manipulant les uns, manipulé par les autres, le voilà pris dans un tourbillon politico policier rigolard et rocambolesque.

Sartre humoriste!
Quand on pense à Sartre, ce n’est pas immédiatement l’image d’un écrivain farceur qui vient à l’esprit! Or c’est bel et bien une farce que le pape de l’existentialisme a écrite.

Construite comme un vaudeville où les portes claquent autant que les répliques, où les péripéties se succèdent à un rythme incessant, elle est d’une drôlerie et d’une vivacité étonnantes. Conçue pour plus de vingt comédiens, la pièce durait trois heures. Après quelques coupures nécessaires, la mise en scène a résolument opté pour le genre carte postale des années cinquante, dans un esprit ludique et anti-naturaliste. Sartre, diton, adorait Arsène Lupin et il est évident que le personnage de Nekrassov a une parenté certaine avec le gentleman cambrioleur!

Mise au ban…
Sartre écrivit Nekrassov en 1955, après l’«affaire Krachenkov», un haut fonctionnaire et dissident soviétique accusé d’être un agent des services secrets américains. A cette époque divisée entre le onde dit libre et celui des communistes, une grande partie de l’intelligentsia française continuait à vivre dans l’espérance du paradis rouge, tandis que l’autre s’obstinait à voir le diable derrière la faucille et le marteau. Dans la presse de gauche comme dans celle de droite, on lisait tout et son contraire, d’où infos-intox et désinformation en boucle.

Cette comédie qui raillait les méthodes d’une presse sans déontologie, l’anticommunisme primaire et les petit arrangements politico-médiatiques fut mal reçue. Les communistes n’avaient pas pardonné à Sartre ses Mains sales et les milieux de droite ressentirent Nekrassov comme un affront. Quant à la presse, elle se sentit vilipendée et certains journaux refusèrent de publier les communiqués payants pour la publicité de la pièce…

Actuel malgré tout
Si, à la création de Nekrassov, les esprits n’étaient pas prêts à recevoir cette satire virevoltante et si, aujourd’hui, son contexte politique n’a plus qu’une portée historique, avec la distance elle prend une tout autre dimension. Car cette comédie bouffonne traite aussi de la capacité de maîtriser son destin, du mythe de la réussite individuelle qui ne s’embarrasse pas de morale et de l’aptitude de l’homme à jouer des rôles différents selon la société, le regard des autres ou les circonstances. Quant à sa charge contre le cynisme d’une certaine presse à sensation et contre la manipulation des médias et de l’opinion, elle a des échos bien actuels!Enfin, cette «farce aristophanesque», comme la qualifiait Sartre, prend pour cible les jeux de pouvoirs de quelque bord qu’ils soient: tout le monde en prend pour son grade! Voilà qui sonne assez contemporain…

Distribution

Mise en scène: Jean-Paul Tribout
Décor: Amélie Tribout

Avec: Eric Verdin, Jean-Paul Tribout, Henri Courseaux, Emmanuel Dechartre, Jacques Fontanel, Marie-Christine Letort, Catherine Chevallier, Laurent Richard, Xavier Simonin

Presse

„Les personnages sont épatants, les comédiens dégustent leurs répliques, les décors s’escamotent avec habileté, le fond sonore fait résonner Trenet et Mouloudji, et la mise en scène réunit tout cela dans un vif et délicieux va-et-vient.“
— Le Monde

„Une comédie brillamment menée et d’une drôlerie surprenante. Aujourd’hui, on peut le dire, Nekrassov est une très bonne pièce.“
— Pariscope